Faire la grève dans le cadre de la Grève des femmes*, qu’est-ce que cela signifie ?

par Anne Fritz

En 1991, l’Office fédéral de l’industrie, des arts et métiers et du travail (OFIAMT) considérait que la Grève des femmes ne comptait pas comme « conflit de travail », raison pour laquelle l’OFIAMT ne fit pas de statistiques sur la participation à cette grève. Le Dictionnaire historique de la Suisse écrit au sujet de « Grèves » : « On entend par grève la cessation collective du travail par des salariés sous contrat, dans le but d’obtenir des avantages professionnels ». L’auteur de l’article parvient à ne faire aucune mention de la Grève des femmes de 1991, pas même dans le paragraphe qu’il dédie à la catégorie des grèves « politiques ». Pourtant, si nous nous tenons à la définition donnée plus haut, le 14 juin 1991, il y a bien eu des cessations collectives du travail par des salariés – pardon, salariées – sous contrat. Ces deux exemples nous montrent que la Grève des femmes de 1991 dépassait à bien des égards le cadre de ce qui est entendu traditionnellement sous le terme de grève. Revenir sur la question de ce que signifie une grève féministe nous est utile pour envisager les multiples modes de grève possibles et nécessaires le 14 juin 2019.

La Grève des femmes* du 14 juin 2019 s’adresse aux employeurs et employeuses, mais aussi à l’État et la société toute entière. Nous luttons pour que l’égalité inscrite dans la Constitution soit enfin réalisée, dans toutes les sphères de nos vies, dont celle du travail. Nous revendiquons du temps, de l’argent et du respect, pour tout le travail que nous effectuons au quotidien, qui continue à être dévalorisé et rendu invisible. Un des premiers éléments qui sort du cadre de la notion traditionnelle de grève, c’est la manière par laquelle nous définissons le travail. Au-delà du travail salarié, nos revendications touchent aussi le travail non rémunéré. Les tâches domestiques, c’est du travail. Cuisiner, laver, nettoyer, c’est du travail. S’occuper du bien-être physique et psychique de ses proches, c’est du travail. Pour atteindre l’égalité véritable, la prise en compte et la réorganisation de ce travail non rémunéré sont donc essentielles.

Nos revendications, étroitement liées à cette définition du travail, dépassent la notion de grève telle que définie par et pour des hommes. Elles portent certes sur les salaires, la durée du temps de travail, les conventions collectives, nos droits syndicaux, comme notre droit de faire la grève. Mais nous réclamons plus que ça. Nous exigeons la fin du harcèlement sexuel, l’abolition des barrières à notre liberté reproductive[1] et le respect. Pour le travail salarié et pour le travail non rémunéré.

Que pouvons-nous retenir de tout cela en vue du 14 juin 2019 ? Que pour faire entendre nos revendications, nous ferons grève. En faisant valoir notre définition du travail et nos revendications, nous nous approprions ce moyen de lutte et nous franchissons les barrières d’une conception restrictive de la grève qui n’est pas à la hauteur de nos combats. Nous refuserons d’accomplir nos tâches habituelles, qu’elles soient rémunérées ou pas. En nous organisant avec nos amies, voisines et connaissances, nous briserons l’isolement du travail domestique. Nous ferons la grève de la consommation et ne fixerons aucun rendez-vous pour ce jour-là. Avec nos collègues et l’aide des syndicats, nous nous organisons sur nos lieux de travail pour mener des actions collectives. Les formes de grève et nos actions seront multiples. Nous pouvons, par exemple, ne pas nous présenter à notre poste, faire une pause prolongée à 11h du matin, tenir des piquets de grève, faire la grève du zèle, porter du violet, des badges ou des foulards, chanter une chanson de grève, quitter nos lieux de travail à 15h30… et bien plus encore. Solidaires les unes des autres, à chacune le mode d’action le plus approprié à sa situation. Toutes ensemble, nous irons manifester et occuperons l’espace public.

Et qui sait… ? Peut-être que 2019 sera l’année où nos chers damoiseaux les statisticiens et historiens cesseront de nous effacer de leurs calculs et de leurs récits. Sinon, nous avons d’excellentes statisticiennes et historiennes qui sauront mesurer l’ampleur de cette grève et écrire notre histoire.


[1] Bien qu’interdite, la question « Souhaitez-vous avoir des enfants ? » continue de nous être posée lors de nombreux entretiens d’embauche. Ce n’est qu’un exemple parmi beaucoup d’autres de comment, dans le monde du travail, on essaye de contrôler nos choix reproductifs.

« Se réapproprier la grève comme moyen de lutte! »
La maison du peuple à Zurich le 14 juin 1991 – R. Federer / Archives USS

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